Pour un projet d'article sur les « anciens combattants » du village, j'ai été invitée à en rencontrer quelques uns lors de l'assemblée générale de l'une des deux associations. Honnêtement, je ne savais pas à quoi m'attendre. D'anciens soldats revanchards ? D'anciens obligés gênés ? D'anciens jeunes préférant rester muets ?
Autour d'une collection de galettes et de quelques bouteilles de cidre, certains ont accepté de me raconter le jour de leur mobilisation. L'évocation de ce souvenir-là éteignit la petite étincelle de joie que ce moment convivial avait fait naître. Tous ont eu un regard empreint de défaitisme. Ils avaient alors à peine 20 ans, avaient entamé une formation professionnelle ou pris leur place dans l'affaire de famille, quand ils ont dû tout quitter pour aller prendre les armes, qu'ils soient convaincus de leur utilité dans ce conflit ou non. En quelques mots, chacun parlait des longs mois loin des leurs, les permissions interdites, du danger à chaque minute, des décès des amis et laissait de côté ce dont on ne parle pas en 5 minutes au milieu d'une fête avec une inconnue.
L'un d'eux me partageait son parcours, factuellement (préparation en caserne, base de rattachement, missions...), quand son voisin témoigna de sa chance d'avoir été affecté aux transports des soldats entre l'hôpital militaire de Marseille, le port et la gare, amenant les uns au bateau après leur contrôle sanitaire et ramenant les autres au train, pressés de rejoindre leur famille. Ce chauffeur raconta même qu'on lui avait ordonné de bâcher les camions. Devant mon étonnement, il m'expliqua que les toiles empêchaient les fuites et même les suicides. L'ambiance était devenue glaciale. Son voisin qui avait déroulé son parcours comme un CV rajouta : « Je me souviens d'un gars avec qui j'étais devenu très ami lors de nos mois de préparation en caserne. Nous avions eu une journée pour préparer nos affaires avant de prendre le bateau et, lui, il avait disparu. Nous nous étions retrouvés le lendemain matin dans ce fameux bus. Quand je lui ai demandé où est-ce qu'il était passé la veille, il me répondit avoir fait un saut chez lui pour embrasser sa mère, lui dire au revoir car personne n'était sûr qu'il reviendrait vivant, puis il s'était mis à pleurer pendant le trajet qui nous menait au bateau. » L'homme sortit un mouchoir et essuya les larmes qui lui étaient monté, en détournant le regard.
C'était il y a plus de 60 ans, tous ces témoins sont aujourd'hui de paisibles retraités qui promènent en ville. Enfin, ceux qui sont revenus vivants, ceux qui n'ont pas fini leur jour à l'hôpital psychiatrique local, sont aujourd'hui de vieux messieurs lambdas que nous croisons souvent, qui blaguent, qui rient, qui jouent à la belote au café de la place. Les jeunes les rencontrent sans se douter de leurs longs mois à faire au mieux pour rentrer vivant, ni des cauchemars qui ont duré encore des années après, ni de ce jour où ils ont quitté leur maman en espérant que leur vie ne soit pas si courte. A peine 20 ans...
Ni revanchard, ni glorieux, ces anciens « appelés » témoignent combien vivre dans un pays en paix est une chance à savourer.
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